Comme annoncé, au lendemain du réquisitoire du parquet, les avocats des 10 magistrats, 13 douaniers et 1 avocat jugés pour des faits de « corruption, trafic d’influence, blanchiment de capitaux » au tribunal de grande instance de Koupéla ont plaidé deux jours durant. Tour à tour, les avocats des prévenus ont dans leurs plaidoiries, demandé la « relaxe » pour leur clients pour « infraction non constituée ou au bénéfice du doute ». Au terme de cette audience rendez-vous a été pris le 24 février prochain pour le délibéré.
Pour annoncer les couleurs de cette audience, l’ex-bâtonnier Me Antoinette Ouédraogo a informé le tribunal de la production par les avocats de la défense d’une déclaration conjointe. A sa suite, c’est Me Farama avocat de Zindi Désiré Nikièma, qui livrera la teneur de cette déclaration. « Le peuple burkinabè nous regarde. Il est des procès qui jugent des hommes, il est des procès qui jugent des faits. Mais, il y a aussi des procès qui jugent la conscience d’une nation. Celle-ci appartient à cette dernière catégorie », a-t-il introduit.
Me Ambroise Farama a poursuivi en disant que ce procès marque un tournant historique du Burkina Faso qui traverse « une période exceptionnelle, une période où le peuple réclame la moralisation de la vie publique, une période où la lutte contre la corruption est devenue une exigence nationale ». Lors de leur plaidoirie, les avocats du premier prévenu ont rejeté la caractérisation des infractions de corruption, de blanchiment de capitaux et d’acceptation de cadeaux indus reprochés à leur client, invitant toutefois le tribunal à tenir compte de la personnalité du prévenu au moment du délibéré. « C’est un délinquant primaire. Considérez ses 25 années au service du peuple. Il a été décoré et a connu des dossiers emblématiques », ont indiqué les conseils du prévenu, avant d’inviter le tribunal à prononcer la relaxe de leur client afin de sauver « son âme de magistrat et de restaurer la dignité du magistrat ».
Pour sa part Antoine Kaboré, Magistrat à la Cour d’appel de Ouagadougou et ex-Secrétaire général du SAMAB Syndicat autonome des magistrats du Burkina), a livré un récit glaçant. « J’ai été enlevé le 26 octobre 2025, puis séquestré et torturé », a-t-il déclaré. Il évoque « des coups de fouet » et « des électrocutions ». « Depuis le 19 décembre [2025], je n’ai cessé de marteler que je voulais voir un médecin. Jusqu’aujourd’hui, je n’ai pas eu droit à une consultation », a-t-il soutenu. Il a également dénoncé l’évolution des poursuites. « On nous poursuit pour corruption, puis on parle de complicité de corruption sans nous permettre de nous défendre sur cette requalification. Cette manière de faire n’est pas conforme au droit. »
Accusé de trafic d’influence, il s’est défendu en ces termes : « Je n’ai aucun pouvoir sur le président Méda, je n’ai aucune capacité à l’influencer. » Concernant les montants évoqués dans le dossier, il affirme que deux versions lui ont été imposées sous la contrainte. « La première version, c’était 10 millions [FCFA]. On m’a dit que ce n’était pas la bonne. On m’a obligé à reconnaître la seconde version, celle de 7 millions », a-t-il dit.
Pour finir, il a présenté ses excuses à ses collègues en ces termes : « À aucun moment on ne m’a donné de l’argent et jamais je ne leur ai remis de l’argent. » Antoine Kaboré a également demandé la restitution de ses téléphones et de son ordinateur portable. Il a dénoncé le gel de son compte bancaire. « Comment vivent ces familles depuis que nous avons été enlevés ? Personne n’en fait cas », a-t-il dit. Il conclut en évoquant « un rendez-vous avec l’histoire » pour la juridiction.
À son tour, le magistrat Somé Alban a évoqué des sévices après son interpellation. « Arrivé dans la villa qu’on nous a présentée comme un commissariat, je suis passé devant un miroir et, personnellement, je ne me suis pas reconnu. Moi qui d’habitude n’avais pas de barbe, je me suis retrouvé avec une barbe là-bas », a-t-il déclaré.
Il affirme n’avoir jamais été corrompu. « Je n’ai jamais été corrompu et, Dieu aidant, je ne le serai jamais », a-t-il soutenu. Revenant sur un précédent dossier, il a expliqué qu’un agent public avait soutiré un million de FCFA en son nom. « Quand j’ai appris cela, j’ai informé le procureur. Nous avons tendu un piège à cette personne. Elle a été interpellée, jugée et condamnée à douze mois ferme. »
Concernant l’infraction de révélation d’identité d’un témoin protégé, il a déclaré qu’« on ne révèle que ce que l’on connaît. Je ne le savais pas. » Il a toutefois reconnu une « familiarité » avec une partie après une décision rendue. « Si, après avoir rendu une décision, on voit le juge souper avec l’une des parties, l’autre partie est en droit de penser beaucoup de choses. » Pour cela, il a demandé pardon, tout en niant toute infraction pénale. Comme ses co-prévenus, il a demandé la restitution de ses effets personnels et le déblocage de son compte bancaire, rappelant que « le salaire a un caractère alimentaire ».
Tour à tour, les Conseils des prévenus sont passés à la barre pour plaider pour la « relaxe » de leur client ou à tout le moins que le bénéfice du doute qui leur profite soit pris en compte quand le tribunal va entrer en délibération. Ils ont d’abord cherché à démontrer que les infractions que le parquet à coller à leurs clients ne sont pas caractérisables, n’étant pas constituées. Pour eux, que ce soient « les déclarations des différents Procès-verbaux (PV) et autres, le ministère public n’a pas produit de « preuves matérielles ».
Ils se sont dits convaincus que les éléments constitutifs des charges retenues contre leurs clients ne sauraient être caractérisés. Que ce soit les infractions de corruption, corruption ou complicité de corruption, blanchiment de capitaux, détention illégale d’arme, trafic d’influence, abus de fonction, complicité de divulgation de l’identité de témoin protégé, pour ces avocats, le ministère public « n’a pas été capable » de produire une preuve quelconque dans cette affaire.
Ensuite, la plupart des avocats sont revenus sur les conditions dans lesquelles leurs clients ont été traités. Pour eux, au regard des traitements que leurs clients ont subi, les différents PV obtenus avec eux doivent être frappés par une nullité, notant que les prévenus ont subi, pour certains, des préjudices physiques et pour d’autres, des préjudices moraux.
Troisièmement, la défense s’est attardée sur la qualité des magistrats, agents des douanes et avocat qui sont tous, « des délinquants primaires », c’est-à-dire que chacun d’eux fait face pour la première fois à la justice. Leur « intégrité, loyauté, dévouement, des années de service rendu à la nation » ont été vanté pour demander au tribunal d’en tenir compte. L’un des principaux accusés, Urbain Méda qui a près de 30 ans de service est connu pour avoir conduit des procès emblématiques sur la corruption notamment. M. Méda est également le juge qui a présidé le tribunal ayant jugé l’affaire de feu, l’ex-président, le capitaine Noël Isidore Thomas Sankara.
Enfin, les Conseils des prévenus ont invité le juge au cas où leur développement sur les trois points ne prospérait pas, quand il va rentrer en voie de délibérer, qu’il pense au « bénéfice du doute », qui dans une affaire judiciaire profite au prévenu. Au terme de cette audience consacrée aux plaidoiries, le tribunal a suspendu les débats et rendez-vous est pris pour le 24 février 2026, pour le délibéré.


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