Insécurité, coronavirus et liberté de la presse en Afrique : Informer sur la tempête et rester à flots

Insécurité, coronavirus et liberté de la presse en Afrique : Informer sur la tempête et rester à flots

Historien du présent, le journaliste doit se plier aux exigences de cette science sociale qu’est l’Histoire, tout en n’étant pas désincarné, car il est d’une époque, d’un pays … Informer simplement, surtout en Afrique, en étant en phase avec l’éthique et la déontologie, une gageure en temps de crise sécuritaire ou sanitaire.

Hier 3 mai l’Afrique a célébré à l’instar du monde entier la Journée internationale de la liberté de la presse, en mode Covid-19 avec comme thème au Burkina Faso : «Médias, élections et insécurité : faire du journalisme sans crainte, ni complaisance».

Depuis des années, sur le traitement de l’information sécuritaire, plusieurs cas d’école ont secoué la presse africaine au Sud du Sahara relativement d’abord aux sources, au nombre de victimes, et à la capacité des Etat sahéliens à donner la réplique aux terroristes. Les passes d’arme entre les ministres de la Communication et les journalistes ne sont pas rares, sur cette information sensible. Faut-il annoncer souvent des bilans lourds subis par les différentes forces de défense sans affleurer chez certains l’apatridie ? Doit-on douter sur la véracité d’une «neutralisation» de plusieurs terroristes ? Doit-on tout publier ? Quelle est la ligne rouge à ne pas franchir ?

Idem avec l’avènement du coronavirus en Afrique où pauvreté rime mal avec mesures restrictives et impréparation à la riposte. Ainsi en est-il par exemple de 2 confrères au Burkina qui ont fait leur travail, la télévision BF1 et le journal d’investigation Courier confidentiel et qui ont apporté des éclairages sur ce qu’il est convenu d’appeler la polémique nationale sur le coronavirus : la mort de la députée Rose Marie, et surtout la gestion de la pandémie.

Une gestion qui a connu des couacs, si l’on en croit la ministre de la Santé, devant les députés, laquelle 1ère responsable a avoué, qu’induite en erreur, elle a raconté des balivernes à la représentation nationale. Ce qui a eu pour conséquence le congédiement du prof. Martial Ouédraogo patron de la structure de la riposte le CORUS, en attendant les investigations engagées pour situer toutes les responsabilités.

Au-delà même de ces faits ponctuels, avec le coronavirus, les journalistes doivent se réinventer. D’abord, le journalisme, c’est le terrain, or à ces professionnels du contact de la réalité, pour ramener l’information la plus objective possible, on demande désormais de rester chez eux et d’informer malgré tout. Car à bien des égards c’est de  cela qu’il s’agit. Difficile de faire de télétravail ici.

Cet exercice dont le but est de permettre à tous les citoyens de jouir de leur droit fondamental à l’information n’a pas été sans écueil. Des voix s’élèvent par exemple pour reprocher aux médias d’en avoir fait trop sur la maladie du coronavirus, alors que d’autres maux jugés plus graves menacent la stabilité, la santé et le moral de bien d’individus. Comment dans une Afrique où l’analphabétisme avoisine les 70%, faire comprendre que les mesures-barrières demeurent le remède efficace pour le moment ? Mais en même temps également comment défendre le caractère vital des quarantaines, et confinements sur un continent pauvre, et ignorer que le «rester chez soi» est synonyme d’une diète forcée pour la majorité des familles ? Que faire face aux musulmans par exemple, qui veulent la réouverture de leurs mosquées (ils l’ont obtenue hier au Burkina),  aux transporteurs qui veulent la fin de la quarantaine pour reprendre leurs trafics  alors que le risque d’une contagion exponentielle n’est pas écartée en l’absence de la systématisation des tests ? Le Ghana par exemple en a fait l’amère expérience !

Soit. Il faut reconnaître qu’il y a eu un grand emballement pour cette maladie. Mais comment la presse africaine peut-elle rester imperturbable si le monde entier éternue ? Comment demeurer sereine alors même que des pays aux systèmes sanitaires étoffés trinquent ? Il y a des maladies, certes. Mais combien sont-elles à avoir réussir à  faire confiner tout un continent ? Combien sont-elles à contaminer plus d’un million de personnes en moins de deux mois et à faire plus de 200 000 morts dans le laps de temps ? Elles ne sont pas  nombreuses, ces pathologies à avoir ce palmarès ? Normal donc que la presse s’y mette pour un mal quasi sui generis.

En plus, le coronavirus est une maladie jusque-là inconnue et qui révèle chaque jour ses nombreuses facettes qui semblent interminables. Se taire ou en faire peu en termes d’informations permettant de mieux la connaître serait-il vraiment le meilleur service à rendre  à l’humanité?

Enfin, le Covid-19 a une capacité exceptionnelle à se propager. Faire du bruit autour de son redoutable atout semblait être indiqué.

Néanmoins, une critique  mérite d’être prise en compte. Le coronavirus n’est pas la seule information ni le seul danger qui guette l’humanité, précisément du côté de l’Afrique subsaharienne. Le terrorisme y est toujours là, peut-être plus dangereux que jamais. Et le Covid-19 n’y a pas mis une trêve. Le paludisme s’apprête à nouveau à opérer ses nombreux raids mortels avec la saison des pluies qui s’annonce dans les pays sahéliens.

La braise d’Ebola n’est pas encore éteinte. Des dirigeants africains s’amusent à tordre le cou à leurs lois fondamentales, tout cela intéresse les médias. L’insécurité alimentaire menace dans bien des pays. Les micros et les caméras des journalistes doivent parler du coronavirus. Mais ils ne doivent pas que parler de coronavirus. Comme à des hommes qui vivent dans un sous-sol, ils doivent rappeler qu’il y a de la vie à la surface et qu’elle ne doit pas être oubliée. C’est donc dans un contexte particulier, avec par exemple le Sahel confronté à une triple crise sécuritaire, sanitaire et humanitaire mais avec les lorgnettes rivées sur des présidentielles (du 22 novembre au Burkina, 27 décembre au Niger …) qu’on a commémoré la Journée internationale de la liberté de la presse. Avec moins de prédateurs de médias, mais toujours un travail apparenté à un sacerdoce.

 Ahmed BAMBARA

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