Transition civile au Soudan : Les militaires écartelés entre menace islamiste,  changement et conservation de privilèges

Transition civile au Soudan : Les militaires écartelés entre menace islamiste,  changement et conservation de privilèges

Le maréchal égyptien Al-Sissi a reçu samedi le général Abdel Fattah Burhan. C’est certain. L’hôte égyptien a certainement dû inoculer dans les veines de son visiteur, son évidente aversion pour les islamistes.

Si le n°1 soudanais a prêté une oreille attentive aux conseils avisés de celui qui régente le pays des pharaons depuis presque 7 années, qui l’a rassuré sur «les efforts déployés par l’Egypte pour garantir la stabilité de l’Etat soudanais, et réaliser les aspirations de son peuple», la mise en garde d’Al-Sissi à Burhan sur les islamistes soudanais mérite qu’on s’y attarde pour des raisons de parallélisme : on connaît l’aversion que le chef d’Etat égyptien voue aux islamistes, qu’il a cassés, embastillés à commercer par leur président élu, Morsi. En 2013, après avoir mis sous coupe réglée les Frères musulmans, le rais égyptien, s’est imposé comme le maître du pays des pharaons et un sérieux rempart contre les islamistes de tout acabit et leur cortège d’attentats.

Eh bien, Al-Sissi se préoccupe certes de la situation au Soudan, mais essentiellement sur une éventuelle percée des islamistes, qui pourraient profiter de cette immense mare à café soudanais pour prendre le pouvoir.

A vrai dire, Al-Sissi a un peu raison, car durant les 20 ans du pouvoir d’Omar El Béchir, ce fut le rigorisme islamiste à tout crin avec la charia qui faisait foi et loi. Si on a déboulonné Béchir, pour que ses compagnons reviennent au pouvoir, la révolution soudanaise n’aurait servi à rien.

Mais ce n’est pas tout ! Le général Burhan a aussi posé ses babouches sur le sol des Emirats arabes unis et en Arabie saoudite. Son second le général Hemeti, soupçonné d’être l’ordonnateur des 6 tués d’il y a 2 semaines lui était chez les Saoud. Ces randonnées chez les trois puissantes monarchies du Golf persique témoignent, si besoin en était, que  les généraux cherchent du soutien. Mais aussi, que les chefs arabes n’ont pas besoin que le front qu’ils ont ouvert au Yémen vienne être lesté par un vent non favorable qui soufflerait sur le sol soudanais via les islamistes. Le front arabe vivrait moins bien l’effet d’engrais d’un Soudan passé dans le camp du bloc d’en face, formé par l’Iran, la Turquie et le Qatar. Et justement si on devait se demander ce qui fait courir les ex-compagnons d’Omar El Béchir, on a des bribes de réponses : en apparence, le statisme dans les négociations d’avec l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), expliquerait ces séjours en Egypte et  chez les éponges pétrolières arabes, mais de plus en plus ces fréquentations ciblées, c’est-à-dire chez des pays qui ont une phobie des islamistes, qu’ils ont externalisé ou muselé de l’intérieur, ces visites donc pourraient donner de sérieuses raisons à ces militaires soudanais de garder ce pouvoir qu’ils ont pris depuis 20 ans.

Eau à leur moulin, la fronde du principal parti d’opposition, la très islamiste Al-Ouma, de Sadek-El Madi, et du parti du congrès populaire (PCP) du pape noir, le défunt Hassan Al Tourabi qui sont aux abonnés absents à la grève des 27 et 28 mai 2019 et qui accusent l’ALC d’être trop timorée, face à la charia dans sa lutte pour le changement, une façon pour ces formations islamistes qui ont soutenu Omar El Béchir de faire savoir que si aboutissement il devait y avoir, d’un pouvoir civil, il sera islamiste ou ne sera pas.

La météo politique post-Béchir se floute davantage au fil des jours et les militaires sont désormais écartelés entre une éventuelle menace islamiste, que ne cessent de seriner des alliés du soudan, le désir de changement des compatriotes et la conservation de leurs propres privilèges à eux. Un grand ecart difficile à tenir !

Les  révolutionnaires soudanais ne devinent peut-être pas contre qui ou quoi ils font aujourd’hui face et à qui ils demandent un changement dans la gouvernance. C’est bien au-delà d’un départ d’un certain Omar El Béchir. Le combat s’annonce donc de longue haleine. Et contre les généraux soudanais, ils doivent désormais inscrire dans la liste de leurs adversaires, des combats d’intérêts et des calculs géopolitiques dont ils seraient étourdis par les cliquetis et les roulements. 

Ce d’autant plus qu’en Egypte,  le conseil d’Al-Sissi de tenir éloigner les islamistes donne des idées au général Soudanais, qui pourrait être tenté de répliquer le scénario des bords du Nil. Surtout qu’on sait que les militaires n’ont pas offert Béchir comme mouton sacrificiel pour s’en aller comme ça et laisser leurs privilèges.

En outre, vu qu’Al-Sissi a conquis son pouvoir par la force avant de s’absoudre par les urnes, et vu qu’il vient de charcuter la Constitution pour s’offrir des mandats illimités, les conseils du rais égyptien au président du Conseil militaire soudanais ne rassurent guère. Ce bref séjour égyptien d’Abdel Fattah Burhan, a donc de quoi troubler les Soudanais, qui n’ont d’autre choix que de rester sur le qui-vive.

Ahmed BAMBARA

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